Un locataire qui signale une fuite depuis six mois, relance par courrier, appelle la gestion locative, et rien ne bouge. Le plafond se dégrade, la moisissure s’installe, le bailleur temporise. C’est le scénario typique qui précède une plainte contre son bailleur pour travaux non réalisés. Avant d’en arriver au tribunal, on peut structurer sa démarche pour augmenter ses chances, à condition de connaître les leviers juridiques récents.
Obligation de délivrance d’un logement décent : une exigence sans interruption
Le bailleur doit fournir un logement décent pendant toute la durée du bail. Cette obligation ne se limite pas à l’entrée dans les lieux.
La Cour de cassation a précisé que l’obligation de délivrer un logement décent est continue et exigible tant que le bail court (Civ. 3e, 4 juin 2026, analysée par Kohen Avocats). En pratique, le locataire peut poursuivre l’exécution forcée des travaux sans se heurter à un délai de prescription classique, tant que le manquement persiste.
Concrètement, si le propriétaire a laissé traîner un problème d’humidité ou de chauffage défaillant pendant trois ans, on ne peut pas lui opposer que la demande est tardive. Le locataire reste recevable à agir devant le juge pour obtenir la réalisation des réparations.
Plainte contre son bailleur : structurer le dossier avant le courrier
La mise en demeure est le point de départ formel, mais elle ne vaut rien sans un dossier solide en amont. On voit trop de locataires envoyer une lettre recommandée vague, sans pièces, qui finit classée sans suite.
Les éléments concrets à rassembler
- Des photos datées des désordres (moisissures, fissures, installations défectueuses), prises à intervalles réguliers pour montrer l’évolution du problème
- Les copies de tous les échanges avec le bailleur ou le gestionnaire (emails, SMS, courriers), qui prouvent les relances restées sans réponse
- Un constat de commissaire de justice (ex-huissier) si la situation est grave, car ce document a une valeur probante devant le juge que de simples photos n’ont pas
- Le diagnostic technique du logement (DPE, état des lieux d’entrée) qui peut révéler que le bailleur connaissait les désordres dès la signature
Ce dernier point est devenu stratégique. La Cour de cassation a jugé que le bailleur qui connaissait l’indécence du logement à la conclusion du bail ne peut pas invoquer des travaux comme motif de congé (Civ. 3e, 4 juin 2026, n° 24-16.993). Autrement dit, le propriétaire ne peut pas se débarrasser du locataire en prétextant vouloir rénover un logement qu’il savait défaillant depuis le départ.

Exemple de mise en demeure pour travaux non réalisés
La lettre recommandée avec accusé de réception reste le passage obligé. Voici la structure type d’un courrier efficace, à adapter à chaque situation.
Contenu du courrier
L’en-tête mentionne les coordonnées du locataire et du bailleur, la référence du bail, l’adresse du logement. Le corps du courrier suit un fil logique :
On décrit les désordres de façon factuelle, sans jugement de valeur. « Infiltration d’eau au plafond de la chambre constatée depuis [date], moisissures visibles sur le mur nord de la pièce principale. » On rappelle les signalements précédents avec leurs dates. Puis on formule la demande : réalisation des travaux dans un délai précis, généralement fixé entre quinze jours et un mois selon l’urgence.
La phrase de clôture annonce les suites envisagées en cas d’inaction : saisine de la commission départementale de conciliation, puis du juge des contentieux de la protection. Fixer un délai précis dans la mise en demeure crée un point de départ opposable au bailleur devant le tribunal.
Erreur fréquente à éviter
Ne pas mentionner les articles de loi applicables. Un courrier qui cite l’obligation de délivrance (loi du 6 juillet 1989) et les critères de décence a plus de poids qu’une lettre rédigée en termes vagues. Le bailleur comprend que le locataire connaît ses droits, et l’avocat ou le juge voit que le dossier est structuré dès l’origine.
Recours du locataire après une mise en demeure sans réponse
Si le bailleur ne réagit pas dans le délai fixé, plusieurs options s’ouvrent, et on n’est pas obligé de passer directement au tribunal.
La commission départementale de conciliation (CDC) est gratuite et permet souvent de débloquer la situation. On y expose le litige, pièces à l’appui. Le bailleur est convoqué. En cas d’accord, un protocole de conciliation fixe les travaux et le calendrier. En cas d’échec, le procès-verbal de non-conciliation renforce le dossier devant le juge.
Le juge des contentieux de la protection peut ordonner la réalisation des travaux sous astreinte (une somme par jour de retard), prononcer une réduction de loyer proportionnelle à la perte de jouissance subie, et accorder des dommages-intérêts. Dans les cas d’habitat indigne, la jurisprudence récente admet la suspension ou la restitution partielle des loyers versés pendant la période d’indécence.

Accès au logement pour travaux : ce que dit la jurisprudence récente
Un blocage fréquent survient quand le bailleur invoque l’impossibilité d’accéder au logement pour justifier son inaction. Les retours varient sur ce point selon les juridictions, mais la tendance récente est claire.
Le tribunal judiciaire de Paris a statué en 2026 qu’un locataire qui refuse l’accès pour des travaux d’entretien commet un trouble manifestement illicite, susceptible d’être sanctionné en référé. Le propriétaire peut obtenir une ordonnance autorisant l’accès sous contrôle judiciaire.
En sens inverse, si le bailleur n’a jamais demandé formellement l’accès, il ne peut pas s’abriter derrière un prétendu refus du locataire. La charge de la preuve lui incombe : il doit démontrer qu’il a proposé des dates, mandaté des artisans, et que le locataire a bloqué l’intervention.
Ce point change la dynamique d’une plainte. Un locataire qui a toujours laissé l’accès libre, et qui peut le prouver (échanges écrits, témoignages), dispose d’un argument supplémentaire pour démontrer la mauvaise foi du bailleur.
La plainte contre son bailleur pour travaux non réalisés n’aboutit que si le dossier est construit méthodiquement dès le premier signalement. Chaque courrier, chaque photo, chaque échange conservé constitue une pièce du puzzle. Le cadre juridique protège le locataire de façon continue, sans limite de temps tant que le manquement perdure, et les décisions récentes renforcent cette protection face aux bailleurs qui temporisent.

